Un Podcast pour tout comprendre en 17 minutes
Anticiper 2030 plutôt que subir
Au sein de BeProsumer, nous voyons émerger une nouvelle réalité pour de plus en plus de prosumers.
Nous observons une augmentation nette du nombre de membres en autoconsommation réelle, c’est-à-dire des prosumers équipés d’installations certifiées après le 1er janvier 2024. Ces derniers ne bénéficient plus du mécanisme du compteur qui tourne à l’envers et sont désormais confrontés à une logique économique totalement différente. Chaque kilowattheure prélevé est facturé. Chaque kilowattheure injecté est valorisé faiblement, parfois très faiblement.
Ce changement n’a rien d’anecdotique. Il préfigure ce qui attend l’ensemble des prosumers wallons à l’horizon 2031, avec la fin définitive du mécanisme de compensation.
Autrement dit, ce qui est aujourd’hui une contrainte pour certains deviendra demain la norme pour tous.
Dans ce nouveau paradigme, une question centrale émerge.
Comment valoriser intelligemment l’électricité que nous produisons ?
Les communautés d’énergie apparaissent, sur le papier, comme une réponse structurante.
Dans la pratique wallonne actuelle, elles se heurtent pourtant à une réalité beaucoup plus complexe.
Comprendre l’évolution du modèle prosumer
Pendant des années, beaucoup d’installations photovoltaïques ont été pensées dans une logique simple. On dimensionnait l’installation pour couvrir une consommation annuelle. Le surplus injecté sur le réseau était ensuite compensé sur base annuelle.
Aujourd’hui, pour les nouvelles installations certifiées après le 31/12/2023, l’injection est peu valorisée. Elle intervient souvent précisément au moment où les prix sont bas, voire négatifs. La logique devient donc beaucoup plus fine, beaucoup plus instantanée, beaucoup plus locale. La rentabilité d’une "nouvelle installation" repose désormais davantage sur l’autoconsommation, sur le pilotage intelligent de la consommation et, de plus en plus, sur le stockage.
Cela change profondément la manière de penser une installation photovoltaïque. Il n’est plus toujours pertinent de surdimensionner en espérant revendre un surplus au fournisseur. Il devient souvent plus judicieux de rechercher une production étalée dans la journée, par exemple via une orientation est-ouest, afin de couvrir le plus longtemps possible la consommation de base de l’habitation. Une batterie intelligente peut également jouer un rôle important, en stockant une partie de l’énergie produite pendant la journée pour la restituer en soirée ou durant la nuit.
Dans cette nouvelle réalité, le raisonnement économique est simple : L’électricité la moins chère reste celle que l’on produit soi-même et que l’on consomme soi-même. Lorsqu’on prélève sur le réseau, on ne paie pas uniquement l’électron. 60% de la facture correspond au transport, à la distribution et à l’ensemble des coûts périphériques.
Chaque kilowattheure autoconsommé ou stocké puis restitué permet donc d’éviter ces coûts.
Mais même avec une installation bien pensée, même avec une batterie, même avec un pilotage intelligent, une réalité demeure. Une partie de la production solaire sera toujours injectée sur le réseau. La météo ne se maîtrise pas. Le réseau continue donc à jouer un rôle de tampon. Et c’est précisément à cet endroit que les communautés d’énergie deviennent un sujet stratégique pour les prosumers.
Communauté d’énergie : de quoi parle-t-on concrètement ?
Le concept mérite d’être expliqué simplement, car il est encore mal compris.
Une communauté d’énergie permet de valoriser, entre ses membres, une production électrique locale. Mais il faut immédiatement dissiper un malentendu fréquent. Il ne s’agit pas d’un câble invisible qui transporterait physiquement l’électricité d’un toit vers un autre membre situé à plusieurs rues, plusieurs kilomètres, voire à l’autre bout de la Wallonie. L’électricité suit toujours les lois physiques du réseau. Elle ira là où elle peut être consommée le plus naturellement.
Dans une communauté d’énergie, ce qui compte, c’est avant tout un exercice comptable. Plus précisément, un exercice comptable quart-horaire.
Concrètement, si un membre injecte de l’électricité entre 15h00 et 15h15, et qu’un autre membre de la même communauté consomme au même moment, la communauté peut réconcilier ces volumes. Le producteur vend alors cette énergie à un prix généralement plus intéressant que celui proposé par un fournisseur classique. Le consommateur, lui, l’achète à un prix plus avantageux que celui de son contrat habituel. Le fournisseur n’a pas disparu pour autant. Il facture l’énergie que la communauté n’a pas pu couvrir à certains moments et les frais de transport et de distribution liés au partage de l'énergie.
Il est aussi important de comprendre qu’on peut être producteur, consommateur, ou les deux. Un prosumer qui dispose de panneaux photovoltaïques peut vendre une partie de sa production à la communauté et, à d’autres moments, acheter de l’énergie à la même communauté lorsqu’il ne produit pas assez. Un ménage sans panneaux peut lui aussi participer uniquement comme consommateur. Tout l’intérêt du modèle réside dans la diversité des profils et dans la diversité des moyens de production.
Une communauté d’énergie purement solaire sera naturellement plus forte en journée et plus faible le soir. Si l’on y ajoute d’autres profils, par exemple de l’éolien, de la biomasse ou simplement des habitudes de consommation complémentaires, l’équilibre global devient plus robuste. Plus le mix est varié, plus il devient possible de faire coïncider offre et demande au même moment.
Sur le papier, le modèle est intelligent. Pour les producteurs, il permet de mieux valoriser l’énergie injectée. Pour les consommateurs, il permet d’acheter une partie de leur électricité à un tarif plus attractif. Pour le système dans son ensemble, il favorise une consommation plus locale, plus souple et potentiellement plus efficiente.
C’est précisément pour cela que l’Europe a encouragé ce type de mécanisme dans les États membres. Et c’est précisément pour cela que ce sujet concerne directement les prosumers wallons, surtout à l’approche de 2031.
Pourquoi ce modèle est stratégique pour nos membres
À mesure que l’on s’approche de la fin du compteur qui tourne à l’envers, les communautés d’énergie vont devenir un sujet de plus en plus concret pour nos membres.
Pour les prosumers déjà en autoconsommation réelle, elles représentent une alternative à la simple revente du surplus au fournisseur. Pour les prosumers qui bénéficient encore aujourd’hui du mécanisme de compensation, elles constituent déjà un sujet d’anticipation. Il ne s’agit pas nécessairement d’y entrer immédiatement, surtout lorsqu’on bénéficie encore du compteur qui tourne à l’envers. Mais il est essentiel de comprendre dès aujourd’hui comment fonctionnera le paysage énergétique de demain.
À partir de 2031, tous les prosumers wallons seront logés à la même enseigne. Il faudra alors maximiser l’autoconsommation, arbitrer intelligemment entre stockage, flexibilité, nouveaux tarifs, et trouver les meilleurs moyens de valoriser ce qui sera encore injecté. Les communautés d’énergie pourraient devenir, à ce moment-là, un levier important.
Encore faut-il qu’elles fonctionnent.
Et c’est là que le bât blesse.
Le constat terrain : un système qui ne fonctionne pas
Les retours que nous recevons, ceux de nos membres, ceux des opérateurs de terrain, ceux des sociétés et associations qui essayent d’organiser ces communautés, convergent tous vers le même diagnostic. Le problème n’est pas le principe. Le problème est l’implémentation wallonne du principe.
Dès l’entrée dans le système, les délais apparaissent disproportionnés. En Wallonie, lancer une communauté d’énergie implique une succession de démarches administratives, d’autorisations, d’avis et de conventions qui, dans le meilleur des cas, étalent le calendrier sur plusieurs mois avant que le premier kilowattheure ne soit effectivement partagé. Dans un secteur qui devrait être agile, numérique et réactif, ce délai est déjà en soi un
Mais le plus problématique n’est pas seulement le démarrage. Une fois la communauté créée, chaque nouvel entrant ou sortant déclenche à son tour une nouvelle mécanique administrative. Chaque évolution, chaque modification, chaque adaptation du périmètre ou de la clé de répartition peut engendrer de nouveaux délais. Ce qui devrait être un écosystème vivant devient alors une structure rigide, lente et coûteuse à faire évoluer.
À cela s’ajoute un verrou technique majeur : l’activation du régime R3 du compteur communicant. Pour participer au partage d’énergie, il faut que le compteur communicant de chaque membre soit correctement configuré afin de permettre la lecture quart-horaire. Or cette étape, qui devrait être une formalité technique standardisée, devient en pratique un goulet d’étranglement. Entre le fournisseur, le gestionnaire de réseau, parfois Atrias, le citoyen se perd parfois dans des allers-retours incompréhensibles qui peut bloquer l'adhésion effective d’un membre pendant des semaines. Pire encore, dans certains cas, un seul participant non activé en R3 peut ralentir ou bloquer l’ensemble d’un groupe.
C’est typiquement ce qu'une conception robuste devrait éviter. Dans un système robuste, une anomalie individuelle n’immobilise pas toute la chaîne. Ici, au contraire, l’architecture semble propager les blocages au lieu de les isoler.
Mais le point de rupture le plus préoccupant reste celui de la gestion des données.
Le vrai nœud du problème : la donnée, les flux et l’informatique
Une communauté d’énergie ne peut pas vivre sans données fiables. C’est une évidence. Pour réconcilier les volumes partagés, pour calculer les flux quart-horaires, pour permettre une facturation correcte, il faut une chaîne de données fluide, rapide, standardisée et automatisée.
Or c’est précisément ce qui manque aujourd’hui en Wallonie.
Les remontées du terrain évoquent des transmissions manuelles, des fichiers envoyés hors des processus standards, des retards de plusieurs semaines, parfois de plusieurs mois, et des erreurs qui rendent la facturation interne incorrecte ou carrément impossible. Quand une ASBL ou une société qui organise une communauté d’énergie ne peut pas facturer ses membres parce que les données reçues sont tardives ou erronées, elle continue pourtant à supporter ses charges fixes. Elle paie ses outils, sa comptabilité, sa gestion administrative, ses assurances, parfois son développement informatique. Sans recettes, le modèle devient mécaniquement intenable.
Nous sommes en 2026. Un tel fonctionnement n’est pas seulement dépassé. Il est structurellement incompatible avec le déploiement à grande échelle d’un mécanisme fondé sur des réconciliations quart-horaires.
Le constat est d’autant plus frappant que certains acteurs du secteur ont déjà développé leurs propres outils, leurs propres interfaces, leurs propres plateformes de suivi et de facturation. Autrement dit, le privé essaie de construire la couche intelligente du système. Mais en amont, la chaîne publique et parapublique continue à fonctionner avec une logique insuffisamment industrialisée.
Autrement dit, les outils sont prêts ; c'est le manque de fluidité du système qui l'empêché de tenir ses promesses.
Une comparaison qui interroge : Bruxelles
La comparaison avec Bruxelles est particulièrement éclairante.
Le cadre européen est le même. Les grands principes sont les mêmes. Certains fournisseurs sont les mêmes. Et pourtant, les retours de terrain montrent une réalité opérationnelle beaucoup plus simple à Bruxelles, avec un processus plus lisible, plus digitalisé, plus centralisé, et plus rapide.
Cela ne signifie pas que tout y est parfait. Mais cela montre une chose essentielle. Le problème n’est pas le concept de communauté d’énergie lui-même mais les spécificités du cadre opérationnel conçu et mis en œuvre en Wallonie.
Là où d’autres régions ont davantage pensé en termes de parcours utilisateur, de gouvernance centralisée et de fluidité procédurale, la Wallonie semble avoir superposé les couches réglementaires, administratives et techniques sans imposer une véritable architecture système.
C’est cela qui donne aujourd’hui ce sentiment d’usine à gaz.
Une responsabilité Wallonne, mais un problème systémique
Il serait trop simple de désigner un bouc émissaire unique. Et ce serait politiquement moins efficace que de poser le bon diagnostic.
Le problème est bien wallon, au sens où il découle du cadre institutionnel, réglementaire et opérationnel mis en place en Wallonie. Mais il est aussi systémique.
- Le politique a posé un cadre sans imposer une architecture opérationnelle suffisamment robuste.
- L’administration a traduit ce cadre dans des procédures lourdes.
- Les gestionnaires de réseau n’ont pas été placés sous une contrainte suffisante d’automatisation et d’intégration numérique.
- Les fournisseurs, eux, exploitent parfois les zones grises ou subissent eux-mêmes des systèmes inadaptés.
Et au milieu de tout cela, les opérateurs de terrain et les citoyens doivent essayer de faire fonctionner un dispositif qui, en pratique, consomme énormément d’énergie administrative avant même de partager de l’énergie électrique.
Autrement dit, personne ne bloque nécessairement seul. Mais tout bloque ensemble.
C’est la définition même d’un dysfonctionnement systémique.
Ce que nous demandons : un électrochoc immédiat
Le temps du simple constat est dépassé.
- Les problèmes sont identifiés.
- Les recommandations existent.
- Les acteurs de terrain ont remonté les blocages.
- Le régulateur a lui-même formulé plusieurs pistes d’amélioration.
- Les solutions sont connues.
Nous sommes conscients que la ministre de l’Énergie, Cécile Neven, a hérité d’un cadre réglementaire et administratif façonné lors de la précédente législature, et dont les dysfonctionnements apparaissent aujourd’hui de manière très concrète dans la mise en œuvre des communautés d’énergie en Wallonie.
L’enjeu est désormais de réformer ce cadre et d’y associer une capacité d’exécution rapide à la hauteur des blocages constatés.
BeProsumer considère qu’il est désormais nécessaire, sous l’autorité du cabinet de l’Énergie de Cécile Neven, d’associer étroitement les acteurs de terrain à un travail opérationnel structuré, spécifiquement dédié aux communautés d’énergie en Wallonie, afin d’accélérer les adaptations indispensables et de rendre enfin le système réellement fonctionnel.
- Pas un groupe de travail théorique de plus.
- Pas une nouvelle couche de concertation lente.
Une véritable cellule d’action, avec
- une feuille de route,
- des délais,
- des responsabilités
- des objectifs clairs.
Cette task force devrait avoir pour mission de
- simplifier radicalement les procédures,
- digitaliser l’ensemble du parcours,
- automatiser les flux de données,
- standardiser l’activation du R3,
- encadrer les coûts parasites imposés aux participants et de mettre fin à la fragmentation actuelle des responsabilités.
Elle devrait aussi travailler à la désignation d’un facilitateur neutre, capable d’accompagner les porteurs de projet et de fluidifier la coordination entre les différents acteurs.
Il ne s’agit pas ici d’un confort administratif. Il s’agit d’une condition de survie pour les opérateurs qui portent aujourd’hui ces projets avec des moyens souvent limités.
Le risque si rien ne change
Le danger n’est plus théorique.
Si les sociétés, les ASBL et les opérateurs qui essaient aujourd’hui de faire émerger ces communautés d’énergie s’épuisent ou disparaissent avant que le système ne soit corrigé.
La Wallonie perdra beaucoup plus qu’un simple outil technique. Elle perdra :
- Une opportunité concrète pour les prosumers.
- Elle perdra un levier d’optimisation locale de l’énergie.
- Une partie de la crédibilité de sa transition énergétique.
Et surtout, elle enverra un mauvais message aux citoyens.
Celui d’un système qui encourage des modèles vertueux en théorie, mais qui les étouffe en pratique sous le poids de sa propre complexité.
Nous ne pouvons pas accepter cela.
Ne pas rater le virage
Les communautés d’énergie ne sont pas une fantaisie réglementaire. Elles sont appelées à devenir un des outils importants du système énergétique de demain, en particulier pour les prosumers qui devront, après 2030, trouver de nouvelles manières de valoriser leur production.
Nos membres auront besoin de comprendre ces mécanismes. Ils auront besoin de savoir si ces dispositifs peuvent devenir, demain, une alternative crédible à la simple injection mal valorisée. Ils auront surtout besoin que ce qui existe sur le papier devienne enfin opérable sur le terrain.
Aujourd’hui, la Wallonie dispose déjà du cadre, des constats, des recommandations et des acteurs prêts à agir.
BeProsumer demande au cabinet de la ministre Cécile Neven de recentrer d’urgence ses priorités sur cette problématique, d’agir avec pragmatisme et efficacité, et de démontrer que la Wallonie est encore capable, lorsque le constat d’échec est posé, de mobiliser rapidement son administration pour corriger ce qui ne fonctionne pas, dans l’intérêt du citoyen comme dans celui des porteurs de projets, souvent eux-mêmes prosumers, qui tentent aujourd’hui, souvent à bout de souffle, de mieux valoriser leur propre production tout en faisant émerger des communautés d’énergie fonctionnelles, sans devenir, une fois de plus, la variable d’ajustement d’un système mal conçu.
La Wallonie peut encore corriger le tir.
Mais elle doit le faire maintenant.
Communiqué de presse Helios Group
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